Les bibliothèques, point de pivot des politiques culturelles

Le  respect des  droits  culturels  des  personnes  et  une compétence  partagée par tous  les échelons  de  l’action  publique : deux repères qui, depuis  20151, encadrent  l’exercice  des  politiques  culturelles.  Celles-ci s’articulent encore  plus  qu’hier  autour  d’enjeux  d’émancipation sociale et de création de référentiels communs. Malgré une crise sanitaire  qui  freine  temporairement  l’accès  aux  lieux  et  l’exercice  d’une convivialité propre au  modèle d’accueil actuel, les bibliothèques demeurent incontestablement un point de pivot de ces politiques culturelles. 

Avec  près  de  16000  lieux  de  lecture  au  total,  les  bibliothèques forment les  équipements culturels les plus présents sur le territoire et de loin les plus fréquentés. Selon une étude du  ministère  de  la  culture publiée  en  20162, 40% des  Français  seraient  ainsi  entrés  au moins  une  fois dans l’une  d’entre elles au  cours  des 12 derniers mois. A  cet égard, le  virage  des  bibliothèques  troisième  lieu  depuis  les  années  2010  et  l’essor  des  enjeux  numériques  ont certes fait évoluer la perception de leur rôle auprès des habitants et des élus. Au-delà de ces  deux  évolutions,  à  la  fois  cruciales  et  relativement  efficaces  en  termes  de  communication  auprès  du  grand  public,  les  bibliothèques  prennent  également  une  part  majeure  dans  la  réalisation de projets structurants de l’action culturelle des collectivités.  

Il  faut  ainsi  rappeler  le  rôle  d’incubateur des  publics qu’elles  jouent  quotidiennement, en   faisant vivre des partenariats de proximité avec les structures de l’action éducative et sociale  publique ou le tissu associatif. Par l’accueil régulier des publics scolaires par exemple, elles  offrent  une  porte  d’entrée équitable – et  souvent intégralement gratuite à  ce  stade – aux  propositions  culturelles  de  la  collectivité  et  fabriquent  un  premier  parcours  de  l’usager,  essentiel au développement de futures pratiques. Sollicitées à juste raison lors de la réforme  des rythmes scolaires pour la richesse de leurs ressources et leurs capacités d’animation, les  bibliothèques  s’affirment  désormais  comme  des  acteurs  incontournables  dans  la  constitution  des  parcours  d’éducation  artistique  et  culturelle pilotés  par  les  collectivités  – exemple  de  la  Communauté  du  Pays  de  l’Aigle  dans  l’Orne,  cité  dans  le  rapport  sur  les  territoires  de  l’action  artistique  et  culturelle  adressé  au  Premier  Ministre  en  2017.  Cette  reconnaissance supplémentaire de leur mission d’accompagnement des publics dans une vie  culturelle en construction passe bien entendu par le livre mais surtout par les liens qu’elles  nouent naturellement avec les artistes du territoire et les partenaires associatifs. 

Au-delà  d’une  mission  auprès  de  la  jeunesse généralement  admise,  les  bibliothèques  entretiennent un  lien  étroit  entre les créateurs  et  la  population  tout  au  long  de  la  vie.  

Occasions  d’entrer  en  dialogue  ponctuel  avec  un  artiste,  moyens  d’expression  d’une  sensibilité  ou  véritable  pont  avec  des pratiques  amateurs,  les  démarches de  résidence  artistique s’ancrent par exemple dans les programmes d’action culturelle des bibliothèques,  et notamment des bibliothèques départementales. Des actions qui dépassent d’ailleurs très  largement  les  questions  d’écriture.  Voir  par  exemple,  le  volontarisme  de  la  bibliothèque  départementale de la Somme qui accueille, selon les projets, des artistes photographes, des  musiciens ou encore des plasticiens. 

On pourrait démultiplier les exemples d’actions culturelles. Pour autant, celles-ci resteraient  de  simples  initiatives  isolées  sans  une  politique  globale  de  lecture  publique.  Si  les  bibliothèques ne constituent pas un enjeu régalien stricto sensu, elles bénéficient cependant  d’un maillage structurel et solide sur le territoire national, faisant d’elles le premier réseau  culturel en nombre d’établissements et de professionnels autant qu’en diversité. Depuis le  début de la décentralisation culturelle et malgré un écho médiatique relativement modeste  en  comparaison  des structures  de  diffusion  du  spectacle  vivant  par  exemple,  les  bibliothèques s’inscrivent comme des outils non négligeables dans la lutte pour la réduction  des  inégalités  territoriales. L’échelon  départemental,  dont  l’utilité  semble avoir  été  redécouverte au moment  d’envisager  sa  disparition, anime ainsi des réseaux de  lecture  si  denses  que  ceux-ci constituent parfois  les  services  publics  d’accueil  les  plus  structurés  du  territoire  et  représentent  en  cela  des  points de  dialogue  importants  entre  les  différents  niveaux  de  collectivité.  Ouvertes  sur  des  modèles  mixtes,  qui  mobilisent  une  part  prépondérante de volontaires auprès des équipes professionnelles, les bibliothèques font de  longue  date  la  preuve  qu’une  participation  partielle  de  la  population  à  l’action  publique  contribue à construire une proximité effective avec une communauté et à inscrire le service  dans la vie de cette dernière.  

Enfin,  en même  temps  qu’immergés  dans  la  société  et  appuyés  par  la  participation  d’une  partie des habitants, les réseaux de lecture et leur structuration ont favorisé depuis 30 ans  une professionnalisation continue dans les bibliothèques. Une évolution qui a fait émerger  une  forme  renouvelée  de  management  culturel. Articulé  autour  de  l’animation  de  coopérations  transversales  et impliquant de  fait une  formation  au  pilotage  des politiques  publiques au-delà  de  la  sphère  du  livre,  ce  rôle  nécessite  de  la  part  des  cadres  de  bibliothèques  l’affirmation  d’une  forme  de  leadership  au  sein  des  politiques  culturelles  locales et une attention toujours plus aigue prêtée au sens des politiques de lecture dans les  autres référentiels de l’action publique.  

Les  bibliothèques  poursuivent  leur objectif  de transformation  sociale  lorsqu’elles  se  revendiquent  comme le  point  d’entrée  d’une  politique  culturelle  non  prescrite  pour  elle même, mais  bien  construite  autour  des passerelles  qu’elle  établit  avec l’ensemble  des  politiques  congruentes.  Elles contribuent alors  à l’action  publique  en  y  apportant  un caractère partenarial, une approche des projets tant sensible qu’analytique et la dimension 

relationnelle  emblématique  de  leur  appartenance  aux  métiers  du  « lien ». Même  contraintes, les bibliothèques restent cet espace public partagé, incarnation à l’intérieur et  hors les murs d’une démocratie culturelle vivante.

1 LOI n° 2015-991 du 7 août 2015 portant nouvelle organisation territoriale de la République, Article 103 « La responsabilité en matière culturelle est exercée conjointement par les collectivités territoriales et l’Etat dans le respect des droits culturels  énoncés par la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles du 20 octobre 2005. »

2 Publics et usages des bibliothèques municipales, DGMIC, 2016

Article rédigé par Damien Grelier (promotion Toni Morrison), décembre 2020.

Annales: les questions à l’oral

Quelques exemples de sujets et de questions auxquelles ont dû répondre les lauréats du concours durant leurs épreuves d’admission (Session 2019). Vous trouverez d’abord les sujets et questions relatives au concours externe, puis au concours interne.

Concours Externe

Oral de culture générale

Thèmes des textes:

Questions: En général la question commence par “pouvez-vous nous parler de…” ?

  • L’art Déco
  • L’Argentine
  • Maurice Sendak
  • Les éditions de minuit
  • Comment sont élus les sénateurs?
  • Velvet Underground
  • Jean Giono
  • Venise
  • le Brésil
  • 1917
  • Le Petit Nicolas
  • la permaculture
  • Gaston Bachelard
  • Mme de Maintenon et Mme de Montespan
  • l’Europe
  • le spécisme
  • la résilience
  • le libéralisme (citer des noms)
  • Louis Aragon
  • Organisation mondiale du commerce
  • Rentrée littéraire 
  • Dotations globales de fonctionnement 
  • Architectes de bibliothèques 
  • Quentin Tarantino 
  • Le continent blanc
  • Principe de précaution
  • Taux de syndicalisme en France
  • Bordeaux
  • Strasbourg
  • Andy Warhol
  • La permaculture
  • Pierre Rabhi
  • les lacs italiens

Autre:

  • pouvez-vous nous citer des prix Goncourt ?
  • Quelle exposition a lieu en ce moment à la BnF (c’était Tolkien)
  • Pouvez-vous citer des organes de presse à gauche / droite / neutre?
  • Pouvez-vous citer des linguistes ?
  • Que pensez-vous de la gratuité des transports publics ?
  • Que pensez-vous du déremboursement de l’homéopathie ?
  • Pensez-vous qu’il faut manger moins de viande ?
  • Pour qui a écrit JJ Goldman ?
  • comment sont élus les maires ?
  • quelles sont les compétences des départements ?
  • Attribution d’une citation à son auteur (“Monsieur, vous n’êtes que de la merde dans un bas de soie. » : Napoléon à Talleyrand)
  • Qu’avez vous retenu dans l’oeuvre de Zola ?
  • Citez 3 scientifiques.
  • Citez 3 chanteuses françaises.
  • Citez 3 auteurs italiens.
  • De quelle ville (l’ex) ministre de la culture était-il élu ?
  • Qui était Marc Chagall ?
  • Citez-moi un architecte contemporain
  • Devrions-nous renoncer aux sports d’hiver ?
  • Quelle est la dernière BD que vous avez appréciée ?
  • Une maison d’édition du Sud Est ? 
  • Est-ce que vous pouvez me faire une recommandation de BD ?
  • Qui jouait le 1er rôle masculin dans l’adaptation cinématographique de La ferme africaine de Karen Blixen ?

Oral de motivation professionnelle

Thèmes des textes:

  • Le télétravail
  • Le management
  • Les bullshit jobs (David Graeber)
  • L’engagement au travail

Questions : 

  • Qu’attendez-vous de l’INET? / Qu’attendez-vous de la formation à l’INET ?
  • Pourquoi la fonction publique territoriale et pas la fonction publique d’Etat? (vous avez passé les concours de l’Etat?)
  • Qu’est ce que la bibliothèque du futur pour vous?
  • Pensez-vous que c’est utile d’emmener un bébé de un an à la bibliothèque ?
  • Quelles sont les missions des bibliothèques départementales ?
  • Quelles sont vos motivations ?
  • Quelle est l’expérience que vous avez le plus/moins aimé ?
  • Avez-vous une bibliothèque modèle ?
  • Qu’est-ce qu’un CTL ?
  • Où vous vous voyez dans cinq ans si vous avez le concours ?
  • Pensez-vous que les bibliothèques départementales sont utiles ?
  • Est-ce qu’il y a une médiathèque qui vous a particulièrement marquée, à laquelle vous êtes attachée ?
  • Vous savez ce que c’est un kamishibai ?

Mises en situation : 

  • vous prenez un poste dans une collectivité en tant que directeur.trice et découvrez en arrivant le matin que les agents manifestent contre votre arrivée, que faites-vous ?
  • comment vous y prendriez-vous pour présenter le concept de “zone blanche” à un élu ?
  • votre élu vous donne une liste de documents à acheter, que faites-vous ?
  • Vous venez de préparer une expo/action culturelle, elle est inaugurée le lendemain ou dans 2 jours, et là votre élu vous dit d’y intégrer les productions de l’un de ses amis artiste, que faites-vous ? 
  • Quelle réaction si deux agents sous votre autorité se mettent en couple. 
  • Si vous aviez tout le budget que vous vouliez, que changeriez-vous dans la médiathèque de votre ville?
  • Un agent se présente pour prendre son poste en portant un gilet jaune, comment réagissez-vous ?

Concours Interne

Oral de culture générale

Thèmes des textes:

Petit patrimoine – opération loto du patrimoine

Questions : 

  • Quelle exposition a lieu en ce moment à la BNF ? au Louvre ?
  • De quand date le dépôt légal ?
  • Quels-les auteurs/autrices sont sur la liste actuelle du Prix Goncourt ?
  • Rôle du Sénat ?
  • Chaîne de décision dans une collectivité ?
  • Que pouvez-vous dire nous dire de Nancy / de Carcassonne

Oral de motivation professionnelle

Thèmes des textes:

Education artistique et culturelle

Questions : 

  • Quelle est la situation professionnelle la plus difficile que vous ayez eu à gérer ?
  • Faut-il être créatif pour être conservateur de bibliothèques ? Si oui en quoi ?

Mises en situation rencontrées lors de la séance de préparation au CNFPT:

  • Votre collectivité peut bénéficier d’un financement d’une grande entreprise à hauteur de 100 000 euros, sous réserve que le nom de celle-ci apparaisse clairement dans le nom de l’établissement. Que conseillez-vous à vos élus ?
  • On vous signale qu’un agent d’accueil de la bibliothèque dont vous avez la direction, a des réactions inappropriées, voire dérangeantes avec les usagers ? Que faites-vous ?

Promotion Toni Morrison – octobre 2020

FAQ Concours

Vos questions sur le concours

  • En quoi consistent les épreuves de langue?

→ Langue vivante 1: 

1h de préparation avec version + penser à un commentaire de texte. Traduction d’une partie du texte puis petit commentaire puis questions sur le texte et le commentaire

→ Langue 2: 

Pas de préparation: découverte du texte face au jury, lecture du texte et traduction immédiate. Petit commentaire sur le texte et réponse aux questions du jury. Le Jury est plutôt bienveillant en Langue 2 car l’exercice est particulièrement difficile.

  • Quelle différence entre l’oral de culture générale et l’oral de motivation professionnelle?

Les deux exercices se ressemblent dans la méthode et sur certains sujets MAIS il faut orienter son analyse sur les questions plus relatives au métier, au management et à la fonction publique territoriale dans le second cas. 

Les questions sont différentes: en culture générale elles sont sur tout type de sujet, en motivation professionnelle on teste la posture et l’appréhension du métier et du milieu professionnel par le candidat.

  • Comment se déroule l’oral?

→ Jury de 9 personnes; 30 min de préparation sur un texte pioché au hasard, 10 minutes de présentation, 20 minutes d’entretien avec le jury.

Conseils généraux : 

  • Bien se renseigner sur les profils des jurés
  • Être souriant et sympathique 
  • Ne pas réviser la veille, avoir une bonne nuit de sommeil avant chaque oral 
  • Ne pas avoir peur de dire “Je ne sais pas”, ça permet de passer plus vite à des question auxquelles on sait répondre
  • Oser donner son avis (de manière argumentée)
  • Essayer de faire transparaître ses goûts au travers des questions (les jury cherche des futurs collègues et pas des robots, ils veulent vous connaître)

Promotion Toni Morrison – octobre 2020

Portrait de conservatrice : Justine Duval (Ville de Villejuif)

“Le Groom” de Chaim Soutine (1925).
Source : Centre Georges Pompidou. Licence CC0

Justine Duval dirige le réseau des médiathèques de la ville de Villejuif. Diplômée en 2016 de l’INET (promotion Cabu), elle insuffle une nouvelle énergie aux bibliothèques de Villejuif depuis son arrivée. Elle a accueilli quatre élèves conservateurs en 2018 pour un projet collectif portant sur la réorganisation du service. C’est avec plaisir qu’elle a répondu à nos questions.

  • Pouvez-vous présenter votre parcours ?

J’ai fait un Bac L option histoire de l’art puis une prépa littéraire à Pierre de Fermat à Toulouse, ensuite je suis partie à Paris 3 faire une double licence lettres modernes/études théâtrales. J’ai intégré en tant qu’étudiante en études théâtrales à l’ENS en soutenant comme projet de devenir dramaturge (au sens allemand du terme, c’est-à-dire une personne qui travaille sur le texte et l’interprétation ; cela nécessite des compétences très variées). J’ai commencé une thèse en études théâtrales sur le partage du langage (comment on investit le terrain de langue de l’autre – de manière frontale ou de manière douce -, comment créer des rapports de force linguistiques). C’était très intéressant mais trop abyssal et solitaire, donc j’ai rapidement arrêté ma thèse.

J’ai voulu entrer dans une école de journalisme (CFJ) pour être productrice de radio, je suis donc entrée en 2ème année directement ; cependant comme cela était trop technique pour moi on m’a mise d’office en presse écrite et web, ce qui ne m’intéressait pas, je ne suis restée que 6 mois. Après cela, j’ai vendu des livres chez Gibert-Jeune le temps de préparer le concours de conservateur territorial (seulement celui-ci) car le monde des bibliothèques m’intéressait mais je ne savais pas par quelle porte y entrer car je n’avais pas de base technique (DUT, etc) ; j’aime également beaucoup la stratégie. J’ai eu le concours de conservateur territorial des bibliothèques en 2014 et ai intégré l’INET en 2015 au sein de la promotion Cabu ; j’ai été recrutée comme directrice du réseau des bibliothèques de Villejuif en 2016.

  • C’est quoi pour vous la bibliothèque de vos rêves ?

En vrac : un lieu ouvert (accueillant, où on ne trie pas les publics), hybride entre différentes fonctions/ différents services, convivial, chaleureux. L’idéal serait qu’elle soit une porte ouverte vers d’autres choses qu’elle-même.

  • Quelle est selon vous la (les) qualité(s) majeure(s) d’un conservateur ?

Il faut être sociable, aimer ou savoir manager (mais est-ce une qualité ?) ; savoir manager n’est pas une nécessité, cela ne s’apprend pas, en tout cas il faut avoir envie de s’y frotter (car cela représente 90% du temps), être stratégique et avoir une vision (de la société, de la culture…), savoir argumenter sur ce qu’on fait ou pour faire des choses (la majorité du temps se passe aussi en argumentation), être humain (pour le management, il faut avoir envie d’encadrer des gens et de s’en préoccuper). Le conservateur n’a pas besoin d‘être cultivé car ce n’est pas lui qui fait, c’est plutôt le bibliothécaire qui doit l’être ; on met juste en œuvre les conditions pour que la culture se développe.

  • Y a-t-il des choses que vous avez changées dans votre manière de travailler au cours de votre carrière ?

Non, je n’ai pas encore assez de recul sur ma carrière.

  • Quelle est votre source de satisfaction au travail ? Quel est votre meilleur souvenir dans le cadre de votre profession ?

Ma source de satisfaction c’est le rapport au public même si on le voit peu ; c’est important que le public soit content. Les différents projets (action culturelle ou projets plus fondamentaux) mis en œuvre sont également une source de satisfaction importante.

Mon meilleur souvenir : les Bibliofolies 2016 où nous avons accueilli “Omni” de Patrice Moullet, un instrument de musique qui permet de créer des sons et de la musique en direct. C’est intéressant comme outil de médiation pour le handicap, etc ; on peut en faire des usages multiples, le public est intéressé et interagit avec. Ça a été compliqué de le faire venir mais c’est un très beau souvenir.

Lien vers le site de Patrice Moullet et son œuvre “Omni” .

  • Qu’est-ce qui vous semble important dans la formation d’un conservateur territorial de bibliothèque ?

Tous les aspects pratico-pratiques qu’on ne connaît pas forcément avant d’entrer dans le secteur (budget, marchés, RH) ; c’est cependant plus facile à acquérir car cela s’apprend. Ce qui ne s’apprend pas, c’est l’esprit du bibliothécaire. La formation permet de l’appréhender mais ce sont plutôt les stages qui permettent de l’acquérir : comprendre comment un groupe de bibliothécaires fonctionne quand on les met ensemble. C’est de l’anthropologie ! La culture territoriale est indispensable également (qu’est-ce qu’une collectivité, comment cela fonctionne, qu’est-ce qu’une politique publique).

  • Si vous étiez une œuvre d’art, laquelle seriez-vous ?

Une œuvre plastique : “Le Groom” de Chaim Soutine. En musique : les suites pour violoncelle de Bach. Comme film : “Paris, Texas” de Wim Wenders.

Retrouvez Justine Duval sur LinkedIn. Propos recueillis en 2018.

Portrait de conservatrice : Amaël Dumoulin (Ville de Dunkerque)

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est prise-de-vue-de-dunkerque-depuis-son-port-par-velvet-en-2011.jpg
« Dunkerque » de Velvet (2011).
Source : Wikimedia Commons CC-BY-SA

Amaël Dumoulin dirige le réseau des bibliothèques de la ville de Dunkerque, un réseau dynamique et qui fait beaucoup parler de lui ; il a d’ailleurs reçu en 2016 le grand prix Livres Hebdo des bibliothèques. Chaque année des élèves de l’INET font des stages auprès de Mme Dumoulin ; l’interviewer nous a donc semblé indispensable pour comprendre ce que cela signifie être conservateur/conservatrice aujourd’hui.

Amaël Dumoulin fait partie de la promotion Rosa Luxembourg, diplômée en 2013 de l’Enssib et l’INET.

  • Pouvez-vous présenter votre parcours ?

Suite à un parcours universitaire en lettres modernes, je suis devenue professeur de français. Après une dizaine d’années d’enseignement, j’ai décidé de me reconvertir professionnellement afin de travailler avec des adultes et conduire une équipe. J’ai apprécié que mon action d’agent public soit plus en lien avec un projet territorial et politique et qu’elle puisse se développer dans un temps plus étendu, selon des cycles plus longs.

  • C’est quoi pour vous la bibliothèque de vos rêves ?

 Une bibliothèque « venez comme vous êtes », ouverte à tous, gratuite, tout le temps.

  •  Quelle est selon vous la (les) qualité(s) majeure(s) d’un conservateur ?

Je retiens l’engagement, qui me semble impliquer tant d’autres qualités (l’envie, le courage, la vision…). Par engagement, j’entends la capacité à promouvoir auprès des élus les missions des bibliothèques, à partager avec l’équipe des convictions en lien avec le service public, à écouter la population.

  • Y a-t-il des choses que vous avez changées dans votre manière de travailler au cours de votre carrière ?

Oui, j’ai appris, et j’apprends encore à prendre du recul, par rapport à certaines situations humaines notamment. Il n’existe pas d’organisation du travail idéale, pas de manager parfait, aussi bien formé soit-il.

  • Quelle est votre source de satisfaction au travail ? Quel est votre meilleur souvenir dans le cadre de votre profession ?

Ma plus grande source de satisfaction au travail, c’est quand à la fin d’une animation / saison / rencontre / etc. un collègue se tourne vers moi et me dit : « on a de la chance de faire un si beau métier ! ».

Mon meilleur souvenir ? La remise du grand Prix Livres Hebdo des bibliothèques francophones : nous sommes venus recevoir, en équipe, une récompense qui saluait un ensemble, c’est-à-dire notre travail acharné et notre engagement, avant de gratifier une réalisation marquante, comme une nouvelle bibliothèque par exemple.

  • Qu’est-ce qui vous semble important dans la formation d’un conservateur territorial de bibliothèque ?

Les échanges avec les professionnels et en tout premier lieu, ce que les élèves conservateurs peuvent apprendre les uns des autres.

Développer à la fois un esprit de groupe, d’équipe, tout en constituant un réseau professionnel solide.

  • Si vous étiez une œuvre d’art, laquelle seriez-vous ?

 Je n’aimerais pas du tout être une œuvre d’art. C’est achevé une œuvre d’art…

Retrouvez Amaël Dumoulin sur LinkedIn. Propos recueillis en 2018.

Portrait de conservatrice : Émilie Payen (Communauté d’agglomération du Beauvaisis)

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est emilie-payen.jpg
« La Grande famille » de René Magritte (1963), photo de Bradley Newman.
Source : Flickr CC-BY-SA

Émilie Payen dirige les médiathèques de la Communauté d’agglomération du Beauvaisis. Issue de la promotion Ada Byron, diplômée de l’INET et l’Enssib en 2014, elle a beaucoup voyagé au cours de ses études et différents postes, entre sud, ouest et nord de la France (et même une année d’études en Allemagne !), ce qui lui a permis de voir différentes façons de faire et de s’adapter aux différents territoires. Merci à elle d’avoir bien voulu partager son expérience.

  • Pouvez-vous présenter votre parcours ?

Diplômée de Sciences-Po Bordeaux (parcours « politique internationale ») et titulaire d’un Master 1 de philosophie obtenu à Toulouse, j’ai passé le concours de conservateur en 2012. Après les 18 mois de formation, j’ai trouvé un poste en tant que chargée de mission développement culturel à la communauté de communes du Pays Rethélois, dans les Ardennes. Depuis octobre 2016, je dirige le réseau des médiathèques du Beauvaisis. 

  • C’est quoi pour vous la bibliothèque de vos rêves ?

Une bibliothèque qui permet à l’usager de développer son autonomie et sa curiosité, tant par les collections, les services et la programmation, que par des conditions d’accueil optimales (horaires d’ouverture, automatisation des prêts, etc.). 

  • Quelle est selon vous la (les) qualité(s) majeure(s) d’un conservateur ?

Adaptation, rigueur, justice. 

  • Y a-t-il des choses que vous avez changées dans votre manière de travailler au cours de votre carrière ?

Je suis encore en début de carrière, mais ce qui est en constante évolution relève de la gestion d’équipe et du management. 

  • Quelle est votre source de satisfaction au travail ? Quel est votre meilleur souvenir dans le cadre de votre profession ?

Voir des projets collectifs aboutir, avec un travail d’équipe approfondi. Par exemple, des projets d’action culturelle, mais aussi la mise en place d’un nouveau portail. 

  • Qu’est-ce qui vous semble important dans la formation d’un conservateur territorial de bibliothèque ?

Une bonne maîtrise de l’environnement des collectivités territoriales (fonction publique, règles administratives, etc.) et du management. 

  • Si vous étiez une œuvre d’art, laquelle seriez-vous ?

« La grande famille », de Magritte.

Retrouvez Émilie Payen sur LinkedIn. Propos recueillis en 2018.

Portrait de conservatrice : Julie Peugeot (Ville de Vénissieux)

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est julie-peugeot.jpg
« Le Parasol » de Francisco de Goya (1777). CC0

Julie Peugeot dirigeait les médiathèques de la ville de Vénissieux et occupe désormais un poste de conseillère auprès du DGS de la même collectivité. Diplômée de l’Enssib et l’INET en 2010 (promotion Pierre Desproges), elle a pu apporter sa pierre à l’édifice des bibliothèques ; c’est désormais à une échelle plus vaste qu’elle apporte ses compétences de conservatrice et s vision de la culture, des collectivités, des territoires. Avant de partir auprès du DGS, elle accepté de répondre à nos questions.

  •  Pouvez-vous présenter votre parcours ?

Après Sciences Po et un DEA en Histoire contemporaine à Strasbourg, j’ai commencé une thèse sur un poste de recherche et d’enseignement mais je me suis rapidement rendue compte que la recherche, ce n’était pas pour moi. J’avais vraiment besoin d’être en contact avec un territoire, des publics. J’ai donc passé le concours de conservateur, et j’ai effectué ma scolarité à l’Enssib/INET.

Mon premier poste, c’était la direction du réseau de lecture publique de La Seyne-sur-Mer où je suis restée deux ans. J’ai ensuite pris la direction du réseau de lecture publique de Vénissieux que je viens de quitter après six ans pour un poste de chargée de mission auprès du DGS de la même collectivité. J’avais en effet envie d’élargir mon champ d’action à d’autres politiques publiques que celle de la culture.

  • C’est quoi pour vous la bibliothèque de vos rêves ?

Une bibliothèque ouverte à tous, où tout le monde trouve ce dont il a besoin et envie : une bibliothèque avec un taux de 100% de fréquentation !

  •  Quelle est selon vous la (les) qualité(s) majeure(s) d’un conservateur ?

Ce qui me vient d’abord à l’esprit, ce sont les compétences managériales qui sont vraiment indispensables pour l’exercice de cette fonction. Le conservateur doit être à l’écoute des équipes, des publics, des élus, et naviguer entre les contraintes de toutes ces parties. Un conservateur doit-il être innovant ? Je pense qu’il lui faut surtout un bon sens très solide pour juger les réalités d’une situation et mener les projets en fonction du contexte.

  • Y a-t-il des choses que vous avez changées dans votre manière de travailler au cours de votre carrière ?

Beaucoup de choses en fait. En règle générale, l’expérience m’a fait évoluer de l’idéal, de la théorie, vers une approche plus pratique, plus pragmatique.

J’ai appris à donner systématiquement du sens à mes actions : par exemple, le projet de service me paraît aujourd’hui une étape incontournable pour que les équipes puissent participer à construire et s’approprier le but de leurs actions.

J’ai aussi appris à m’affirmer en tant que manager : prendre et assumer des décisions qui ne sont pas forcément populaires, c’est quelque chose qui n’est pas évident en début de carrière.

  • Quelle est votre source de satisfaction au travail ? Quel est votre meilleur souvenir dans le cadre de votre profession ?

Ce qui me satisfait, c’est de rendre un vrai service à la population, d’avoir une utilité. Diriger un réseau de lecture publique, c’est aider à porter un projet politique, un idéal qui nous dépasse individuellement.

Pour ce qui est de mon meilleur souvenir professionnel, c’est très clairement le développement des actions hors-les-murs et la remise en service du bibliobus à La Seyne-sur-Mer : aller à la rencontre des gens, apporter le service public aux gens là où ils sont, c’était vraiment très enrichissant.

  •  Qu’est-ce qui vous semble important dans la formation d’un conservateur territorial de bibliothèque ?

Comme je l’ai déjà dit, le management, c’est vraiment la base pour un conservateur, il doit donc figurer en bonne place parmi les enseignements proposés aux élèves, tout comme la gestion d’établissement, qui concentre également beaucoup d’efforts au quotidien. Il me semble que ces aspects sont aujourd’hui mieux pris en compte dans la formation des conservateurs que de mon temps.

Parmi les atouts de la formation à l’INET, je compte aussi les stages, nombreux et plutôt longs, et la construction d’un réseau professionnel, non seulement avec d’autres professionnels des bibliothèques mais aussi avec des ingénieurs et des administrateurs qui sont les futurs collègues du conservateur. Tout cela permet de nouer des liens et d’apprendre à connaître le contexte territorial, ce qui est très précieux par la suite.

  • Si vous étiez une œuvre d’art, laquelle seriez-vous ?

C’est très difficile, mais je dirais que je serais un tableau de Goya, pour le lien profond qui unit l’artiste à son époque.

Propos recueillis en 2018.

Portrait de conservateur : Ghislain Faucher (Département du Lot-et-Garonne)

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est ghislain-faucher.jpg
Ghislain Faucher, directeur de la MD du Lot-et-Garonne

Ghislain Faucher dirige la Médiathèque départementale du Lot-et-Garonne, située à Villeneuve-sur-Lot. Il travaille depuis de nombreuses années en bibliothèque et a acquis sagesse et expérience ; il peut désormais prendre du recul et juger avec philosophie le travail de conservateur, les missions d’une bibliothèque… De l’importance de prendre le temps de réfléchir à ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons…

  • Pouvez-vous présenter votre parcours ?

Je n’avais pas prévu de devenir bibliothécaire, mais j’ai toujours eu un certain goût pour les bibliothèques en tant qu’usager. Professionnellement, j’ai fait un Bac B, puis Sciences-Po Toulouse. Je me destinais à l’administration publique et aux métiers de la banque. Mais j’ai été amené à travailler en bibliothèque pour un remplacement de quelques mois, et j’ai finalement suivi le CAFB organisé par l’Université de Toulouse. J’ai été recruté comme bibliothécaire pour commencer en 1987 à Fumel en Lot-et-Garonne. J’ai ensuite eu l’opportunité de devenir directeur adjoint à la médiathèque de Castres dans le Tarn, pendant la réforme territoriale et c’est ainsi que j’ai intégré le statut de conservateur.

Je suis ensuite revenu en Lot-et-Garonne à Villeneuve-sur-Lot plutôt pour une mission évènementielle, en organisant un Salon du Livre et la mise en avant de la bibliothèque dans les quartiers. En 2004, j’ai postulé à la direction de la médiathèque départementale du Lot-et-Garonne.  

  • C’est quoi pour vous la bibliothèque de vos rêves ?

C’est une question difficile. Je suis partagé car je suis fasciné par ce que sont en train de devenir les bibliothèques (par exemple le 3ème lieu), mais je reste sensible aux bibliothèques ancien modèle, dédiées aux livres et dans lesquelles on peut se réfugier. Les bibliothèques sont à la fois des lieux ouverts sur le monde et des lieux de fuite du monde, dans lesquelles on peut laisser libre cours à l’imagination.

Pour moi, la bibliothèque c’est tout cela à la fois : un lieu ouvert et un lieu pour aimer les livres. Cette richesse-là est fondamentale. La bibliothèque doit rester un lieu attaché aux livres et à la littérature, une parenthèse et un refuge. On est beaucoup aujourd’hui dans la transparence, mais par moment c’est aussi très bien de valoriser l’intimité et le pour-soi.

  • Quelles sont selon vous les qualités majeures d’un conservateur ?

Mon expérience tend à montrer que les qualités les plus difficiles à acquérir sont les capacités d’adaptation permanente et les qualités humaines. Dans ce métier, on n’est jamais confortablement installé dans certaines pratiques et compétences : tout est remis en question chaque matin. Quand on est conservateur c’est une question qui se pose souvent : est-ce que j’arrive à m’adapter au monde et à adapter mon équipe ? C’est une qualité que d’être à l’affût des changements.

Je trouve également qu’il est fondamental d’être en capacité de conduire et d’entraîner des équipes. Cela exige d’être capable de trouver l’équilibre entre la confiance et le contrôle, d’identifier les qualités et faiblesses uns et des autres et d’entraîner les personnes vers les objectifs que l’on se fixe en commun. C’est l’essentiel pour faire vivre une équipe et un équipement. Et ce sont des qualités que l’on peut exercer en ville mais aussi en milieu rural.

  • Y a-t-il des choses que vous avez changées dans votre manière de travailler au cours de votre carrière ?

Il y a ce qui change du fait des transformations qui s’imposent, mais aussi de la fonction que l’on occupe. Le conservateur d’une BDP manipule beaucoup moins de livres, c’est un poste plus administratif, où l’on rencontre davantage d’élus et de collègues sur le territoire. Et puis il y a tout ce que l’on a vu évoluer et ce à quoi on a été amené à nous adapter. Je n’ai pas d’exemple précis mais c’est évident que beaucoup de choses ont changé dans notre façon d’appréhender le travail et dans la façon de le conduire.

  • Quelle est votre source de satisfaction au travail ? Quel est votre meilleur souvenir dans le cadre de votre profession ?

C’est d’abord de sentir que la machine fonctionne bien, que chacun est à sa place et contribue au bon fonctionnement général. C’est une satisfaction toute simple que de se dire que les rouages sont bien huilés et que le service attendu est rendu. Mais j’ai aussi des souvenirs incroyables, notamment dans l’événementiel. J’ai invité un auteur chinois dans le cadre du Salon du livre, et alors qu’il était chez nous, il a appris qu’il recevait le prix Nobel de Littérature. Dans ce métier comme dans d’autres on fait parfois de belles rencontres. Nous sommes dans une activité qui nous conduit à rencontrer des gens et si l’on prend le risque de rencontrer des personnes peu sympathiques, on a aussi la chance faire des rencontres d’une grande richesse et d’une forte intensité. C’est l’opportunité de se nourrir intérieurement grâce à la beauté des personnes et des œuvres que l’on croise. Il se passe alors quelque chose dans mon travail qui impacte ma vie.

  • Qu’est-ce qui vous semble important dans la formation d’un conservateur territorial de bibliothèque ?

Ce qui me semble important c’est de réaliser que l’on n’est pas isolé dans le monde de la culture et d’apprendre à comprendre l’environnement dans sa complexité. C’est avoir cette capacité à être un bon géographe, un bon sociologue… tous ces domaines qu’il est important de comprendre et de maîtriser pour adapter sa pratique à l’environnement dans lequel on se trouve. Nous faisons partie d’un tout et ce tout est un ensemble permanent dans notre société. Dans nos métiers comme ailleurs, on a des réflexes corporatistes, un formatage de la pensée. C’est quelque chose dont on est tous victimes, mais il faut se sensibiliser au fait de faire un pas de côté vis-à-vis du reste du monde. Être en capacité de mettre en perspective, ne pas foncer tête baissée sur des évidences, mais se remettre en question. C’est une disposition d’esprit qui peut s’acquérir.

  • Si vous étiez une œuvre d’art, laquelle seriez-vous ?

Je suis très sensible à la musique et de plus en plus à la musique sacrée et au lyrique. C’est ce qui m’enthousiasme le plus, qui me donne un sentiment d’appartenance à l’humanité. Je voudrais être une œuvre musicale et vocale. Si j’étais une œuvre d’art ce serait la grande messe en Ut mineur de Mozart, ou encore des polyphonies corses. Des œuvres dans lesquelles il peut y avoir une grande exigence esthétique mais aussi une puissance émotionnelle.

Propos recueillis en 2018.

Portrait de conservateur : Alexandre Massipe (Ville du Perreux-sur-Marne)

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est alexandre-massipe.jpg
Francisco de Goya. Le chien, 1819-1823 (Musée du Prado)

Alexandre Massipe est directeur de La Médiathèque au Perreux-sur-Marne. Lauréat en 2014 du concours de conservateur territorial de bibliothèques, il a d’abord été chargé de mission à la préfiguration du réseau de lecture publique Lunévillois, avant de prendre la direction de La médiathèque du Perreux-sur-Marne en janvier 2017. Depuis, la médiathèque opère une mue accélérée.

  • Pouvez-vous présenter votre parcours ?

J’ai fait des études en philo… en esthétique… j’ai un doctorat, j’ai été qualifié maître de conférence en esthétique et sciences de l’art. J’avais fait des études d’art du spectacle avant ça, des études d’histoire de l’art aussi… enfin bon, pas mal de choses – je me cherchais – des études de cinéma en parallèle… j’ai fait l’École de Bibliothécaires-Documentalistes aussi en cours du soir. On apprenait beaucoup à cataloguer, tout ça, c’était il y a sept ans donc je pense que ça a changé.
Mon premier poste c’était un CDD ; moi je n’ai pas eu un poste tout de suite. Comme on ne trouvait pas l’année où je suis sorti de l’école c’était un peu tendu les postes apparemment… et puis j’ai échoué à certains entretiens de façon assez… large… et du coup j’ai pris un CDD en Lorraine pour une rénovation complète d’établissement en tant que conservateur chargé de mission auprès du président de l’agglo, pendant un an. Ça s’est bien passé et après il voulait prolonger mon CDD ; moi j’ai considéré que non.
Et puis j’ai postulé au Perreux. J’y ai postulé sans vraiment savoir qu’il y avait un chantier. Comme quoi… Ils ne cherchaient pas forcément un conservateur. Et puis quand ils ont vu mon expérience de rénovation… voilà j’ai passé trois entretiens… et je suis là depuis deux ans et trois mois. Moi j’étais des derniers avant la scission Enssib-INET. Il y avait l’INET, mais peu de temps, comme pour vous l’Enssib aujourd’hui sans doute.

  • C’est quoi pour vous la bibliothèque de vos rêves ?

En fait je crois que je n’en ai pas vraiment, enfin j’ai envie de dire, mais c’est peut-être un peu bête un peu démago, ce qu’on veut mais moi pour l’abstraction je ne suis pas très fort, euh… je pense que c’est celle que je dirige aujourd’hui, voilà. Avec ses faiblesses, avec ses difficultés tout ça mais c’est ce qui est intéressant.
Moi la bibliothèque de mes rêves ou ce que j’appelle la “bibliothèque de colloque” d’une façon peut-être un peu méchante, ça ne m’intéresse pas. Si j’avais une bibliothèque idéale ce serait une bibliothèque où le plus de monde possible vient, se rencontre, autour du livre mais aussi du jeu vidéo, des jeux de société, d’un café, d’une appli de drague, de je ne sais pas quoi… qui n’est pas donneuse de leçon quoi. Voilà, je ne voudrais pas qu’ici ce soit comme ça. Mais du coup la médiathèque idéale ou de mes rêves c’est ce qu’ici j’ai pu faire.
Et la bibliothèque idéale aussi, en tant que manager c’est une bibliothèque où les agents, les collègues, se sentent bien, ont envie de venir le matin, de partager, de faire de la médiation… parce que ça se sent ça aussi… l’accueil du public c’est très important. Et même si, parce qu’il faut se rendre compte que c’est pas facile, il y a vraiment des gens parfois qu’on a envie de … parce qu’il ne suffit pas de dire que les gens ne sont pas aimables, il faut voir comment les gens parlent… la mauvaise foi, l’irrespect… voilà, c’est pas facile.

Après je crois qu’il n’y a pas de bibliothèque idéale, il y a une bibliothèque qui répond aux attentes d’un territoire. […] La littérature professionnelle souvent elle me tombe des mains. La réalité est beaucoup plus triviale et en même temps beaucoup plus complexe. Je crois que je suis un piètre théoricien, j’essaie d’être un peu meilleur praticien.

  • Quelle est selon vous la (les) qualité(s) majeures(s) d’un conservateur ?

Oui, d’un conservateur ou d’un directeur en général…
La patience ? [rire] Pas que pour les équipes, les élus aussi. Et pour eux se “coltiner” un conservateur, hein ? Moi ça se passe très bien, mais c’est quelque chose de pas facile. La patience d’expliquer, réexpliquer, la pédagogie, l’empathie…
L’autorité – qui n’est pas l’autoritarisme… Peut-être le charisme, je ne sais pas ce que c’est… Le fait d’aimer son équipe quoi. C’est peut-être d’être bien dans ses baskets…
La clarté aussi peut-être, ce que je n’ai pas forcément. L’organisation. Le fait de donner un cap… c’est pas très original tout ça.
Et puis un peu d’être multitâche quoi, d’être capable de passer d’un truc à l’autre. Parce qu’il y a aussi le rapport à la direction générale, le rapport à un DGS qui peut s’y connaître et ici c’est le cas, comme il peut n’en avoir rien à faire.

  • Y-a-t-il des choses que vous avez changées dans votre manière de travailler au cours de votre carrière ?

Au début… bon c’était à Lunéville, ça a été très compliqué pour moi, ça a été très difficile… mais je le referais si c’était à refaire… j’avais eu tendance à travailler dans mon coin et à plaquer ça sur mon équipe. Ça m’est arrivé une fois, hein, ça a duré deux mois.
Il y en a une qui a craqué en réunion, qui a dit “ça va pas”, et du coup on a parlé.
Oui… être vraiment dans : “c’est mieux qu’ils fassent eux plutôt que moi”. Moi en fait je me dis qu’un bon manager il n’a rien à faire sinon à vérifier que tout fonctionne, ce qui est déjà un gros boulot, et à impulser les choses. Moi je ne crois pas trop par exemple aux qualités techniques ou techniciennes. Je pense que je n’en ai pas beaucoup donc ça tombe bien. C’est important peut-être de déléguer de plus en plus, faire confiance. Tu te détends forcément au fur et à mesure. C’est long de connaître une équipe en fait, c’est pas six mois. Et la connaît-on jamais vraiment ?
C’est une question philosophique [rire] se connait-on déjà soi-même [rire] Bref, mais c’est aussi la confiance qui fait ça. Ah ! Et je pense que l’humour c’est important ! Moi j’aime bien faire des blagues. Je pense que c’est hyper important de “perdre” du temps, avec eux. Mais tu enregistres [rire]. Il y avait une collègue qui m’avait dit “tu sais ici c’est pas les urgences de l’hôpital”. C’est une chose qui m’avait marqué. […]
Ce qui est génial ce sont les rencontres avec les professionnels… Delphine Quéreux, Anne-Marie Bock, Véronique Noël, Malik Diallo…Véronique Vassiliou. Peut-être parce que j’ai, j’avais, un rapport très maître-élève. Ça m’a marqué, mais c’était des choses que je n’avais pas touchées du doigt, et dont je n’ai pas compris sur le moment que c’était important. Le conseil de professionnalisation par exemple c’est quelque chose que je trouvais très très bien. On avait eu aussi un truc privé de coaching-CV-lettre de motivation-entretien, avec Agnès Coulier, et l’INET nous payait quelques heures auprès d’elle à Paris ; ça m’avait fait beaucoup de bien. A Rillieux-la-Pape aussi Cécile [Derioz], à Villefranche… l’équipe de Villefranche. A la BPI Christophe Evans. Ça c’est important.
Après les powerpoints, euh… [rire].

  • Quelle est votre source de satisfaction au travail ? Quel est votre meilleur souvenir dans le cadre de votre profession ?

De travailler en service public, en lecture publique enfin dans la culture en général, de faire avancer un établissement vers davantage de fréquentation, davantage d’heures d’ouverture, davantage d’offre proposée aux usagers. Faire un job d’utilité publique c’est important pour moi.

  • Qu’est-ce qui vous semble important dans la formation d’un conservateur territorial ?

Les stages. Il ne faut surtout pas donner des solutions définitives à tout et gravées dans le marbre. Les tunnels de Powerpoints avec des solutions tout ça ne marche pas. Mais là je réponds en négatif, qu’est-ce qu’il faut ne pas faire… L’important c’est de dire que dans une formation la rencontre avec de vrais professionnels, des discussions sur des projets c’est important… et des vrais projets. […] Moi par exemple je ne crois pas à la science des bibliothèques. J’ai un peu de mal avec ça.
Les rencontres, et rien n’est plus passionnant et plus complexe que le réel. Rien ne remplace l’expérience humaine ou faite par soi-même.

  • Si vous étiez une œuvre d’art, laquelle seriez-vous ?

Francisco de Goya. Le chien, 1819-1823 (Musée du Prado)

Propos recueillis par Pierre Tribhou (promotion Alan Turing), 2019.

Portrait de conservateur : Jérôme Triaud (Ville de Vénissieux)

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est jc3a9rc3b4me-triaud.jpg
  • Pouvez-vous présenter votre parcours ?

J’ai fait une formation universitaire classique, une hypokhâgne et une khâgne, puis j’ai eu un DEA (Diplômes d’Études Approfondies, équivalent du Master 2) d’Histoire médiévale. J’ai aussi étudié pendant longtemps à l’étranger : quatre ans et demi en Allemagne, à Trèves, où j’ai fait un diplôme de langue allemande, et une année en Erasmus à Salamanque pour le master Histoire médiévale.

Quand j’étais en poste après le concours de conservateur, j’ai repris des études pour faire le cycle supérieur de l’INET, associé à un master 2 de management public de l’université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.

En ce qui concerne mon parcours professionnel, j’ai démarré comme emploi jeune au Musée historique de Lyon, je m’occupais de faire le lien avec les chercheurs de l’université lyonnaise. Puis j’ai passé les concours, j’ai été bibliothécaire d’abord dans ce même musée, puis j’ai basculé à la bibliothèque municipale de Lyon. J’y avais un poste de bibliothécaire à la documentation régionale et en plus je pilotais la revue Gryphe, une revue de valorisation des collections patrimoniales. En parallèle, j’ai enseigné pendant quatre ans à l’université Lyon 3, à la faculté de philosophie, pour un module de recherche documentaire et un TD sur la manière dont les philosophes créent leur œuvre, mobilisent la documentation, la pensée des autres…

J’ai ensuite eu le concours, en 2009, et à la sortie de l’école (INET et ENSSIB à l’époque), j’ai pris mon premier poste, la direction de la lecture publique au département de Saône-et-Loire, avant d’arriver ici, à Vénissieux, en septembre 2018, sur le poste de directeur.

  • C’est quoi pour vous la bibliothèque de vos rêves ?

Ce n’est pas une question simple… Je dirais que c’est une bibliothèque où je peux me poser tranquillement pour lire un livre, un magazine, écouter de la musique, peut-être voir un film… Paradoxalement, ce serait un lieu de déconnexion du monde hyper-connecté.

  • Quelle est, selon vous, la/les qualité(s) majeure(s), que doit avoir un conservateur ?

Il faut être pugnace, persévérant. Il faut être attentif à ce que disent les agents, les élus, les usagers. Et il faut une capacité à être authentique, s’autoriser à bousculer des tabous.

  • Qu’est-ce qui est important dans la formation de conservateurs ?

Le management doit rester au cœur de la formation. Cependant, il y a une chose qui, selon moi, ne figure pas, et que j’aimerais bien voir un jour dans cette formation, c’est une approche psychologique des individus et une approche de psychologie collective. Le management, pour moi, c’est un contact relationnel, et je trouve que cette approche donnerait des grilles de lectures qui permettraient, parfois, de désamorcer des relations managériales ou des relations avec des usagers qui s’enveniment à partir de pas grand-chose.

Il ne s’agit pas de manipuler les gens mais d’avoir des grilles de lecture qui viennent d’un autre domaine, et qui permettent d’avoir des réactions et des mots adaptés.

  • Est-ce qu’il y a des choses que vous avez changées dans votre manière de travailler au cours de votre carrière ?

J’ai appris à sortir d’un schéma préétabli, pensé seul ou plus ou moins seul, pour aller vers des choses où j’essaie de prendre en compte plus fortement les agents et, j’espère, les usagers et citoyens. Au départ, j’avais une idée assez verticale des choses, et j’ai compris très vite avec mon premier poste que ça ne conviendrait pas.

Je crois aussi que je fais finir par devenir un grand spécialiste des règles statutaires, même si ce n’est pas ce que je préfère. Ça permet de dialoguer avec les organisations syndicales sur le même pied.

  • Quelle est votre source de satisfaction au travail et votre meilleur souvenir dans le cadre de votre profession ?

J’accompagne mes équipes dans une dynamique de changement, individuellement et collectivement, alors ma source de satisfaction, c’est indéniablement quand je vois une équipe se transformer, des agents se transformer professionnellement, quand je les accompagne d’un point A à un point B. Cela n’est généralement pas linéaire, mais ça se voit.

Mon meilleur souvenir, c’était un événement de la saison culturelle de Saône et Loire 2017. Cette année-là, on avait programmé (en plus de plein de choses super !) un concert-lecture de Magyd Cherfi, ex chanteur-leader des Zebda. Il avait fait paraître un livre, Ma part de Gaulois, une réflexion sur son histoire personnelle d’immigré, écrite de manière romancée. Ce fut un grand moment de concert-lecture dans un village de Saône-et-Loire qui s’appelle Couches, avec 2000 habitants et une salle de concert attenante à un EHPAD… Et le lendemain, il a accepté que je fasse son interview pour mettre sur notre site, donc on a parlé pendant deux heures de littérature et de musique, au milieu de la campagne Saône-et-Loirienne !

  • Si vous étiez une œuvre d’art, laquelle ?

Je serais Aguirre, la colère de Dieu. C’est un film qui m’a énormément marqué, il y a des moments grandioses, comme au début quand on descend le Macchu Picchu avec la caméra de Herzog. Quand tu sais qu’ils l’ont fait vraiment comme ça, qu’il y a eu un mort ou deux, quand tu sens les mecs crasseux, quand tu sens que Don Lope de Aguirre alias Klaus Kinski veut déjà prendre le pouvoir… . Ou bien le passage de la Tosca par José Carreras, qui s’appelle par « e lucevan le stelle », chanté par Carreras et par personne d’autre.

Propos recueillis par Hélène Curchod (promotion Alan Turing), 03 novembre 2019.